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Inquisitio, entre pâle fiction et sombre légende : l’avis du médiéviste

Posté par sourcesmedievales le 30 juillet 2012

Inquisitio, entre pâle fiction et sombre légende : l'avis du médiéviste dans Actualités Inquisitio-prelats1-300x197Ce 25 juillet, les deux derniers épisodes d’Inquisitio ont été diffusés sur France 2. Contrairement aux précédentes « sagas de l’été » de France Télévisions, Inquisitio – qui ne devait justement pas être une saga de l’été selon son réalisateur – aura marqué et marquera (peut-être encore un peu) les esprits curieux.

Ces dernières semaines, cette mini-série ambitieuse au budget de 10 millions d’euros (quatre ans de préparation dont six mois de tournage en décors naturels) a provoqué la polémique et suscité la parution de quelques billets dans la presse écrite et sur le web. Interpellé sur Inquisitio, j’ai finalement donné mes impressions sur le blog Sources Médiévales, et ce à la suite de ma sollicitation par la Conférence des évêques de France qui souhaitait une expertise sur la série. Ce billet a été repris par les réseaux sociaux, signalé – exagérément – comme l’expression du ressenti général des historiens médiévistes – dont l’accès aux médias est en général réduit à la portion congrue. En tant que spécialiste de l’Inquisition médiévale méridionale, j’ai participé à l’émission Arrêt sur images de Daniel Schneidermann, avec le réalisateur et co-créateur de la série, Nicolas Cuche, afin de faire le point sur cette fiction historique… ou pas ; ce qui m’a permis de rencontrer l’homme au centre du débat. Les Inrocks m’ont également contacté sur le sujet, ainsi que plusieurs sites et blogs liés à l’histoire du Moyen Âge ou aux milieux catholiques. Après la polémique ou « l’affaire » comme le clament certains, je me suis intéressé aux actions et aux réactions des uns et des autres. D’où ce second billet.

Le débat public – notamment sur le réseau social Twitter (#inquisitio) – s’est concentré sur deux aspects : comment définir cet OVNI télévisuel et que penser de l’image de Catherine de Sienne mise à l’écran dans Inquisitio.
Fiction historique, thriller médiévalo-romanesque, documentaire d’histoire, drame en costumes ou simple téléfilm d’époque, tout a été évoqué par les journalistes, les experts ès religion ou les sériephiles. Nicolas Cuche a clairement revendiqué un temps la catégorie de la « fiction historique », dont les premiers épisodes avaient été « validés par des historiens » nous répétait-il – on attend toujours des noms ! – et dont la co-écriture avait été construite sur la base d’un « gros travail de documentation parce qu’il y a très peu de choses [sic] sur cette époque ». Paradoxalement, le dossier de presse – déjà évoqué dans mon précédent billet – rejetait la participation « d’une batterie d’experts » (dixit Nicolas Cuche) à la construction d’Inquisitio. Confusion générale, indeed. France Télévisions a tenu le même discours, plutôt mal à l’aise avec cette série, déjà passée sous les fourches caudines de trois directeurs de la fiction et de deux présidents de France Télévision avant le choix de sa diffusion. Après l’apparition éclair d’un jeu douteux sur le réseau social Facebook où l’on pouvait condamner  et « brûler un ami » (virtuellement) – jeu rapidement retiré au nom du politiquement correct du service public –, France 2 a proposé sur les réseaux sociaux un concours résolument historique pour lancer la série. Dans un même temps, sur une bande son « métal (danois) », les bandes-annonces régulièrement diffusées sur la chaîne publique allaient dans ce sens : une fiction historique pour vos soirées d’été sur un Moyen Âge sombre, cruel et terrible, une Église qui « a ses secrets »… comme vous vous l’imaginiez.
Devant la critique – somme toute relative –, l’option « liberté de création » est progressivement devenue le fil rouge de la communication. Les entretiens et les déclarations du réalisateur, mais également de plusieurs membres de son équipe, ont fait le choix de défendre le concept de la « fiction historique », mais hors de toute contrainte historique, glissant vers l’idée d’un polar médiéval dans lequel les libertés prises par le réalisateur était influencées par ses lectures, comme les romans fantastico-médiévaux de Valério Evangelisti et les jeux vidéo d’héroic fantasy tel Assassin’s Creed. Le concept d’un « polar médiéval bâti sur les codes de la série » (Nicolas Cuche) a progressivement pris le dessus dans la communication. Libérée de toute notion chronologique et historique, l’histoire déroulée dans Inquisitio recevait le nihil obstat médiatique et revendiquait d’exister telle quelle, même si l’audience n’était plus au rendez-vous après les deux premiers épisodes.


Forts de cette position, le réalisateur, tout comme certains acteurs de la série – dont Quentin Mirabet sur Twitter – ont pu déplorer des « diatribes anti-Inquisitio », se défendant de donner un cours d’histoire, mais oubliant les débats et les avancées de la recherche historique, rejetant la position des historiens défenseurs d’une « science rigide et sans débat » – tout le contraire de l’Histoire –, et récusant toute expertise ou conseil. Nicolas Cuche le martèlera à plusieurs reprises : « Inquisitio n’est pas une fiction télé à vocation pédagogique, […] nous avons donc pris des libertés scénaristiques, mais Inquisitio se déroule bien au cœur d’une vérité historique ». Et c’est là que le bât blesse : l’écueil est bien le traitement infligé aux personnages historiques.

Le principal grief dénoncé – par les milieux catholiques sur le web et par le porte-parole de la Conférence des évêques de France – est celui de l’image de Catherine de Sienne, personnage secondaire dans Inquisitio, mais bien réel dans l’histoire de l’Église. Voilà que cette dominicaine mystique, canonisée en 1461, faite docteur de l’Église par Paul VI en 1970, de surcroît sainte protectrice des journalistes, des médias et de tous les métiers de la communication (goûtez l’ironie !) est cruellement caricaturée, travestie en une folle-furieuse terroriste, désireuse d’inoculer la peste à ses ennemis ; on l’accable aussi de quelques répliques malheureuses. Les libertés prises avec l’histoire de personnages réels posent toujours problème. Surtout lorsque ces libertés gomment toute valeur ou profondeur historique dudit personnage et nient radicalement sa « réalité » historique. L’effet boomerang est d’autant plus violent et immédiat que la caricature est radicale et contraire à la mémoire ; ici la polémique créée aura rapidement dépassé Nicolas Cuche. Ce dernier rejette d’ailleurs toute volonté de faire « un brûlot anticlérical simplet, une énième histoire mettant en scène la cruauté de l’Église ». On veut le croire sur ce point.

Quant à l’Inquisition médiévale méridionale, l’image qui en est proposée est une nouvelle fois gauchie, déformée. Nicolas Cuche n’est pas le premier à se livrer à l’exercice et ses propos confirment son « imaginaire » très personnel du Moyen Âge. Il l’explique : « Le Moyen Âge est une période fantasmée, qui s’écrit comme de la science-fiction » ; « Personne ne connaît la réalité sur cette époque, ce qui m’a laissé une grande liberté d’interprétation [sic] ! ». Le réalisateur revisite donc l’histoire des tribunaux de l’Inquisition, leur procédure et leur fonctionnement, multipliant les imprécisions historiques et les anachronismes, oubliant non seulement que l’institution fut un progrès dans l’histoire de la justice, progrès à l’origine de l’instruction moderne et nos tribunaux civils, mais que la torture était rarement appliquée – et surtout par un bourreau, officier royal ! – et que l’enquête était exclusivement religieuse et non criminelle comme Inquisitio le narre. Naviguant sans cesse entre l’ignorance et la caricature, la confusion entre l’Inquisition médiévale méridionale et la « sainte Inquisition » moderne espagnole devient dès lors secondaire dans la trame fictionnelle d’Inquisitio. Quand on ajoute à tout cela l’art de la salade composée que représente le mélange chronologique du grand schisme d’occident, de la peste, de la sorcellerie, du saint suaire, du statut des juifs et d’un vocabulaire juridique très contemporain, le médiéviste frise l’indigestion ! Le fantastique n’est pas loin et le médiéviste en est d’autant plus désolé que le propos nourrit in fine l’inconscient collectif et les croyances populaires sur le Moyen Âge et sur les « temps troubles » de l’Inquisition. Nicolas Cuche l’a reconnu lui-même lors de notre échange avec Daniel Schneidermann : un avertissement classique informant le téléspectateur des libertés prises avec l’Histoire et avec les personnages historiques aurait été finalement le bienvenu et aurait de toute évidence limité la polémique.

Si l’on peut convenir que l’Histoire ne peut et ne doit pas être le pré carré des seuls historiens, il reste essentiel qu’elle obéisse à certaines règles scientifiques, dont la lecture et la critique des sources. Quand le producteur Jean Nainrick affirme sans blêmir qu’il s’est refusé à faire appel à un historien « parce que quand on arrive avec un historien pur et dur, il nous dit, sans le savoir, « oui mais non, ça ne va pas se passer comme ça » ou « ça ne peut pas se passer comme ça » », on ne peut que déplorer cette attitude bien légère avec l’histoire du Moyen Âge, et on peut parler d’un immense malentendu lorsque la polémique se déclenche. Si Inquisitio a souhaité, et on peut le comprendre, rassembler des ingrédients qui lui semblaient indispensables à son succès, comme toute bonne série, (entre lutte de pouvoirs, trahisons, violence guerrière, épidémies, croyances hérétiques, sorcellerie et tortures), le récit qui s’étire sur huit épisodes dans un Moyen Âge gris et mystérieux n’aurait pas dû s’affranchir à priori d’une expertise, ou, du moins, de l’avis d’un historien médiéviste conciliant. Et, contrairement à ce que l’on croit, il en existe, prêts à sortir de leurs laboratoires pour promouvoir une bonne vulgarisation de leur savoir. On aurait pu ainsi éviter les éternels clichés hérités de l’époque moderne, comme – entre autres – les paysans tristes et sales, les nains sournois, l’obscurantisme permanent et le fanatisme religieux prônés par un inquisiteur borgne et un pape décadent. Que ce soit dans des films touchant l’histoire de l’Église comme Le nom de la Rose de Jean-Jacques Annaud en 1986, des courts-métrages comme le récent Sentence finale de Franck Allera, des séries comme Kaamelott sur M6 ou, plus modernes, Ainsi soient-ils à venir sur Arte, le conseil historique n’a pas bridé le réalisateur et n’a jamais exigé une reconstitution scrupuleuse des faits et des lieux. Et c’est bien dans cette collaboration que l’on aurait pu faire se rejoindre les propos du réalisateur et les compétences de l’historien : « Faire une série historique réelle à 100%, c’est impossible et c’est faux. C’est incompatible avec la fiction. Un auteur fictionne, dramatise, tord la réalité ». Dont acte, pour cette fois.

Alors : sans réhabiliter les excès de l’Inquisition, sans convoquer le ban et l’arrière-ban des médiévistes, sans tomber dans les travers du documentaire (souvent soporifique), Inquisitio aurait tout de même gagné en densité cinématographique en respectant un tant soit peu la réalité historique de ses personnages et l’institution inquisitoriale, le tout en gardant sa spécificité fictionnelle. D’autres ont su le faire. Dommage pour le Moyen Âge. Et pour le téléspectateur. Mais ce n’est que l’avis du médiéviste, et le mien, tout particulièrement.

Laurent Albaret

Une Réponse à “Inquisitio, entre pâle fiction et sombre légende : l’avis du médiéviste”

  1. LeCamarade dit :

    Excellent post ! J’aurai peut-être rajouté que c’est simplement MAUVAIS ! Et qu’en parler autant c’est déjà lui faire trop d’honneur … Mauvais comédiens, mauvais dialogues, mauvais décors, mauvais costumes, mauvais scénario … Ah, si, l’affiche et le nom sont très bien … ;o)

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