La peste noire en Sicile

Posté par sourcesmedievales le 21 juillet 2008

xive.jpgDocument proposé par Clément Lenoble (ater, université du Maine)

« Voici que, en octobre de l’année de l’Incarnation du Seigneur 1347, vers le début du mois d’octobre, Ière indiction, des Génois, sur douze galères, fuyant la colère divine qui s’était abattue sur eux en raison de leur iniquité, accostèrent au port de la ville de Messine. Les Génois transportaient avec eux, imprégnée dans leur os, une maladie telle que tous ceux qui avaient parlé à l’un d’entre eux étaient atteints de cette infirmité mortelle ; cette mort, mort immédiate, il était absolument impossible de l’éviter. Voici quels étaient les symptômes de la mort pour les Génois et les gens de Messine qui les fréquentaient. En raison d’une corruption de leur haleine, tous ceux qui se parlaient, mêlés les uns aux autres, s’infectaient l’un l’autre. Le corps semblait alors presque tout entier secoué, et comme disloqué par la douleur..

De cette douleur, de cet ébranlement, de cette corruption de l’haleine, naissait sur la cuisse ou sur le bras une pustule de la forme d’une lentille. Elle imprégnait et pénétrait si complètement le corps que l’on était pris de violents crachements de sang. Les expectorations duraient trois jours sans discontinuer, et l’on mourait quels que soient les soins. La mort ne touchait pas seulement ceux qui leur parlaient, mais également tous ceux qui achetaient de leurs affaires, les touchaient ou les approchaient. Comprenant que cette mort soudaine s’était abattue sur eux à cause de l’arrivée des galères génoises, les gens de Messine les chassèrent en toute hâte du port de la cité susdite, mais ladite infirmité demeura dans la ville susdite, et il s’ensuivit une mortalité absolument générale. On se haïssait l’un l’autre à un point tel que si un fils était atteint dudit mal, son père refusait absolument de rester à ses côtés, et s’il avait osé s’approcher de lui, il était si bien pris par le mal qu’il ne pouvait en aucune manière échapper à la mort : dans les trois jours, il rendait l’esprit. Et des gens de sa maison il n’était pas le seul à mourir : les familiers de la maison, les chiens, les animaux existant dans ladite maison, tous suivaient le père de famille dans la mort. Ladite mortalité prit une telle ampleur à Messine qu’ils étaient nombreux à demander à confesser leurs péchés aux prêtres et à faire testament ; mais les prêtres, les juges et les notaires refusaient d’entrer dans les maisons et si l’un d’entre eux entrait dans une demeure pour rédiger un testament ou un acte de cette nature, il ne pouvait en rien éviter une mort soudaine. Et, comme les frères mineurs, les prédicateurs et les frères des autres ordres voulaient pénétrer dans la maison desdits malades, recevoir la confession de leurs péchés et leur donner l’absolution, la mortalité meurtrière, selon le pouvoir de la justice divine, les infectait si complètement que quelques uns à peine survécurent dans leurs cellules. Que dire de plus ? Les cadavres restaient abandonnés dans les maisons, et aucun prêtre, aucun fils, aucun père, aucun proche n’osait y pénétrer : on donnait aux croquemorts un salaire considérable pour porter lesdits cadavres dans leurs tombes. Les maisons des défunts restaient grandes ouvertes avec tous leurs joyaux, leur argent, leurs trésors ; si l’on voulait y entrer, personne n’interdisait l’accès… Cependant le mal continuait, et les gens de Messine en fuyant répandaient le mal. Les morts furent si nombreux à Catane que le patriarche ordonna, sous peine de l’excommunication, qu’aucun habitant de Messine ne fût enseveli dans sa ville, mais qu’on les ensevelît dehors et dans des fosses très profondes. Les gens de Messine se dispersèrent donc dans toute l’île de Sicile, et quand ils arrivèrent dans la ville de Syracuse, ce mal frappa si fort les Syracusains qu’il en tua plusieurs, ou plutôt un nombre immense. La ville de Sciacca, la ville de Trapani, la cité d’Agrigente furent frappées comme Messine de cette même peste, et particulièrement la ville de Trapani qui resta comme veuve de sa population . Que dirons-nous de la cité de Catane maintenant disparue des mémoires ? La peste qui se répandit dans cette ville était si forte, que ce n’étaient pas seulement les pustules, que l’on appelait anthrax, mais aussi des glandes qui se formaient dans les différentes parties du corps, tantôt dans la poitrine, tantôt sur les jambes, tantôt sur les bras, tantôt dans la région de la gorge. Ces glandes étaient au début comme des amandes, et leur formation était accompagnée d’une grande sensation de froid. Elles fatiguaient, elles épuisaient si fort l’organisme, que les forces manquaient pour rester plus longtemps debout, et qu’on s’alitait fébrile, abattu et rempli d’angoisse. Puis ces glandes grossissaient comme une noix, puis comme un œuf de poule ou d’oie. Elles étaient très douloureuses. La corruption des humeurs qu’elles entraînaient dans l’organisme faisait cracher le sang. Ces crachats, remontant du poumon infecté jusqu’à la gorge, corrompaient l’organisme. L’organisme corrompu, les humeurs desséchées, on mourait. Cette maladie durait trois jours. Vers le quatrième jour, les malades étaient libérés des affaires humaines. Les gens de Catane, quand ils se rendirent compte que ce mal était si foudroyant, dès qu’ils ressentaient un mal de tête, ou un frisson, commençaient par confesser au prêtre leurs péchés, après quoi ils rédigeaient leur testament. C’est pourquoi, tous ceux qui mouraient, l’opinion générale était qu’ils étaient reçus sans discussion dans les demeures divines. »

Michele di Piazza (mort en 1377), Historia Secula ab anno 1361, chronique publiée par A. Corradi, Annali delle epidemie occorse in Italia, Bologne, 1863, p. 485-490.

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