Le grand schisme d’Occident

Posté par sourcesmedievales le 24 juin 2008

xive.jpgLamentatio Ecclesie. Le grand schisme d’Occident dans un poème anonyme.

« III. Dame, vous avés tort de faire tel complainte.
Urbain fut esleü par.paour et par creinte,
Et Clement saintement : ce dit l’Eglize sainte
Des cardinalz, qui onques n’ovrent parole fainte.

Les cardinalz si sunt columpnes de l’Eglize,
Hautes, fortes et droites pour soustenir l’emprise
De gouverner le monde, par si tres sainte guize
Qu’il n’est adversité qui les plaisse ou brise.

Elz sunt si virtueus en toute adversité
Et par especial selonc leur dignité,
Quant au fet de l’Eglise de chrestianité,
Que, pour mort, ne diroient fors pure verité.

Quiconques se defieroit de leur intention
Doit comme scismatique avoir punition
Dont devons nous tous croire par grant devotion
A tous le tesmongnaige dont il font mention.

Ilz dient et tesmoignent que Urbain est falz pape.
Mandé li hont qu’il leisse le tyaire et la chappe.
Il a desobei; mes encor pas n’eschappe
Au saint pere Clement, qui fort le fiert et frappe.

Clement est joennes homs et de moult grant lignage,
Bien hourdés de gens d’armes, hardi, de grant courage,
Urbain est simples homs : si ne fait pas [que] sage
Qui encontre Clement s’oppose et comparage.

Donques, dame, laissiés Urbain apostatique
Il est droit antichrist, anatheme, heretique.
Joignés vous à Clement, le saint apostolique,
Ovec le roy de France, qui est vray catholique.

Il n’est pas vraissemblable que Charles, roy de France,
Vousist avec Clement avoir ferme aliance,
Se non par bon conseil et par forte acordance
De celz qui hoster pevent et doivent la doubtance.

IV. A ! dame saincte Eglize, ne dessaintissiés pas !
Gardés vous des paroles dites par falx apas !
Se foy y adjoustés, jamais n’araiz respas
Droit en enfer irés, trop plus tost que le pas.

Les cuers sunt ad Urbain; à Clement est la bouche.
Mes tielz y voïent bien, qui contrefont le louche,
Les uns pour esperance d’avoir plus en leur fourche,
Les autres par doubtance que Ciement ne les courche.

Les .xvj. cardinalz qui pape Urbain eslurent
Escristrent aus. vj. aultres d’Avignon que eulz furent
De Dieu enluminés quant en leurs cuers conchurent
L’election d’Urbain, et que grant joie en hurent.

Escristrent qu’elz tenoient en Dieu ferme esperance
Que soubs la beneurée de Urbain gouvernance
L’Eglize floriroit, la foy aroit croissance,
Bien euréëment selonc leur desirrance.

Dire et affermer que false election
Soit faite saintement par inspiration
De la grace divine, c’est false oppinion,
Blaspheme, heresie, abhomination.

Dire que gouvernance faite par antichrist
Soit beneurée et sainte, plaisant à Jhesu Crist,
Donnante acroissement à la foy que Dieu fist
Et lumiere à l’Eglise, c’est tres falsement dit.

Mes, se les cardinalx se veulent contredire,
Et que paour de mort leur fist tel chose escrire,
J je di que pechié fixent si grant que pour martire
Ne devroit constant homme mençonge tel eslire.

Les cardinalx si furent pour Urbain bien creables
Quer l’en cuidoit qu’il fussent en verité estables.
Mes pour Clement se sunt monstré si variables
Que pluseurs gens reputent leur paroles à fables.

Urbain si a esté et est de bonne vie,
A voulu corriger l’orgueil, la symonie
D’aucuns des cardinalx. Mes ce ne voldrent mie,
Et pour c(e)’ ont conspiré contre li vilennie.

V. Vous troys, mise m’aveiz en grant perplexité.
Chascun de vous si tient trop forte extremité.
Le Conseil general est de necessité
Pour de vous .iij. parties eslire verité.

De la premiere part sunt Hennuers et Gregois,
Et pour la part deuxiesme Provencialx et François ;
Les tiers sunt Alemans, Lombars, Hongres, Anglois
Et Normans, s’il osassent : maiz il n’ont pas le chois.

Aussi sunt presque tous lais, clercs, princes, prelas
Du cuer ovec Urbain : mes elz doubtent les las,
Et, pour c(e)’ ovec Clement se tiennent. Heu ! Elas !
Les haut pilliers fors sunt mués en eschalas.

Les pluseurs des gens doubtent leur couraiges à dire,
Pour ce que les plus fors sunt trop enflambés d’yre.
Chascunne conscience pure de cuer desire
Que l’en face assembler le general Consire.

Quant l’Eglise françoise estoit en sa francise,
Devant que fust contrainte, elle dist sans faintise
D’acort que, non obstant des cardinalx l’emprise,
L’en devroit assembler le Conseil de l’Eglise.

Encore fu il dit pour avoir Conseil sain
Que l’en devroit oïr la partie d’Urbain
Ains que l’en s’acordast as cardinalx à plain,
Et, apprès, assembler le Conseil souverain.

S’Urbain contre Clement avoit grant mespresure,
Et Clement se povoit venger par armeüre,
Pourchaissier vaudroit miex par raison et droiture
Simplement son bon droit que par puissance dure.

Se l’un l’autre vaincoit par son povoir grandisme,
Encore demourroit et l’esclandre et le scisme ;
L’en diroit que tout est par puissance pessime.
Dont faust il assembler le grant Conseil saintisme.

Le Conseil general en chose que il die
Ne peut de rien mesprendre : du tout à li m’affie.
Donques qui du Conseil general se deffie,
C’est signe qu’il ne sent pas bon droit pour sa partie. »

D’après N. Valois, La France et le Grand Schisme d’Occident, t.1, Paris, 1896, p. 391-394.

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