La peste selon Jean Le Bel (1348-1350)

Posté par sourcesmedievales le 1 juin 2008

xive.jpg« En ce temps courait une commune et générale mortalité dans le monde entier, provenant d’une maladie qu’on appelle la bosse ou l’épidémie : Elle prenait les uns au bras gauche, les autres à l’aine et l’on en mourait dans les trois jours. Et quand elle avait frappé dans une rue ou dans une maison, l’un la prenait de l’autre : c’est pourquoi peu de gens osaient aider ou visiter les malades et à peine pouvait-on se confesser car à peine trouvait-on un prêtre qui le voulût faire ou quelqu’un pour oser habiller les malades ou toucher leurs draps. Si les gens ne savaient que penser ni quel remède donner à l’encontre, plusieurs pensaient qu’il s’agissait d’un miracle et d’une vengeance de Dieu pour les péchés du monde, d’où il arriva que certaines personnes commencèrent grande pénitence et grande variété de dévotions. Entre autres, les gens d’Allemagne commencèrent à aller par le pays à marche forcée et en grand nombre : ils portaient des crucifix, des gonfanons et de grandes bannières de soie comme on le fait lors des processions ; ils défilaient dans les rues sur une double file chantant à haute voix des cantiques à Dieu et à Notre-Dame, puis gagnaient une place où ils se dévêtaient jusqu’à leur linge deux fois par jour et se fouettaient de coups de lanières et d’aiguilles fichées en elles autant qu’ils le pouvaient si bien que le sang de leurs épaules coulait de tous côtés, le tout en chantant leurs cantiques ; puis ils se jetaient trois fois par terre en signe de piété et par grande humiliation l’un passait au-dessus de l’autre.
Quand ils avaient accompli toutes ces cérémonies, ils allaient prendre hôtel, hébergés gratuitement là où on les invitait; ils disaient qu’il convenait d’aller ainsi durant trente-deux jours et demi se fondant sur le message divin en souvenir de Notre Seigneur qui passa trente-deux ans et demi sur terre. Quand certains de ces pénitents et repentants vinrent à Liège, chacun courut les voir, frappé d’étonnement, s’adonner à leurs afflictions ; chacun leur donnait de l’argent par piété ; celui qui ne pouvait les héberger était tout honteux car il semblait à tous qu’ils fussent de saintes personnes et que Dieu les avait envoyés pour donner l’exemple au commun peuple de faire ainsi pénitence en rémission des péchés au point que certains habitants de Liège apprirent leurs manières, traduisirent leurs cantiques et rejoignirent en grand nombre leur troupe ; ils parcoururent les pays de Liège, de Brabant, de Hainaut et d’ailleurs, imitant les cérémonies décrites ci-dessus ; ils s’appelaient confrères. Tant de gens en prirent exemple que chacun voulait les imiter par piété; mais finalement la mode s’en développa tellement que toutes les bonnes villes étaient remplies de ces gens qui s’appelaient flagelleurs et confrères en signe d’alliance, s’entraidant mutuellement à leurs affaires, tant et si bien que cette grande humiliation se mua en orgueil et en suffisance. Si le pape ne les avait pas condamnés par un grave jugement, ils auraient fini par détruire la sainte Église ; ils commençaient déjà à perturber le service et les offices de la sainte Église, certains prétendants par leur sottise que leurs cantiques et leurs cérémonies étaient plus dignes que celles de l’Église ; on se demandait même si cette folie n’allait pas se développer au point de jeter bas l’Église et de tuer prêtres et clercs par convoitise de leurs biens et de leurs bénéfices.

Pendant que ces flagelleurs cheminaient, se produisit un événement d’un grand étonnement que l’on ne doit jamais oublier. Quand on s’aperçut que cette mortalité et pestilence ne cessait point malgré les actes de pénitence, naquit une rumeur disant que cette mortalité venait des juifs et que les juifs avaient jeté venins et poisons dans les puits et les fontaines du monde entier afin d’empoisonner toute la chrétienté pour s’emparer du pouvoir sur toute la terre ; c’est pourquoi chacun, puissant ou modeste, fut si remonté contre eux, que ceux-ci furent tous brûlés et mis à mort par les seigneurs et la justice locale partout où les flagelleurs passaient : tous allaient mourir en dansant et en chantant aussi joyeusement que s’ils allaient à la noce, refusant de se convertir ; ni le père ni la mère n’étaient prêts à supporter que leurs enfants reçoivent le baptême pour peu qu’on leur demandât ; ainsi disaient-ils qu’ils avaient lu dans leurs livres des prophètes que tant que cette secte de flagelleurs courrait de par le monde, toute juiverie serait détruite par le feu et que les âmes de ceux qui mourraient fermement attachés à leur foi iraient au paradis; au point que dès qu’ils voyaient le feu, femmes et hommes pénétraient dedans en chantant et ils y portaient leurs petits enfants de peur qu’on ne leur prît pour les convertir. »

Chronique de Jean le Bel, éd. J. Viard et E. Deprez, Paris, 1904, t. 1, p. 222-225. Extrait de G. Brunel et E. Lalou (dir.), Sources d’histoire médiévale IXe-milieu du XIVe siècle, Paris, 1992, p. 807-808.

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