L’avance turque et la croisade : Nicopolis (1396)

Posté par sourcesmedievales le 24 mai 2008

xive.jpg« Quand le roi de Hongrie avec son ost fut arrivé devant la ville de Nicopoli, il se logea en bel ordre et aussitôt fit commencer deux grandes mines par-dessous terre, lesquelles furent faites et menées jusqu’à la muraille de la ville, si larges que trois hommes d’armes pouvaient combattre tout d’un front. Ainsi demeura-t-il à ce siège bien quinze jours. Sur ces entrefaites, me semble, les Turcs ne musèrent pas mais firent très grand préparatif pour courir sus au roi de Hongrie ; mais ce fut en un tel secret que le roi n’en sut jamais rien, et je ne sais s’il y eut trahison chez ses espions ou comment il en alla : car quoiqu’il eût établi assez de gens pour se bien garder des desseins des Sarrasins, on n’en avait entendu nouvelles jusqu’au quinzième jour de ce siège, aussi ne se gardait-on nullement d’eux. Quand vint le seizième jour, à l’heure du déjeuner, des messagers arrivèrent au roi à bride abattue, qui annoncèrent que Bajazet avec ses Turcs était là, avec une armée d’un nombre merveilleux, si près de là que le roi aurait à peine le temps d’armer son ost et d’ordonner ses batailles […].

Aussitôt qu’il sut la nouvelle, le comte de Nevers se leva [de table] avec les siens et ils s’armèrent en hâte. Ils montèrent à cheval et se mirent en très belle ordonnance et allèrent ainsi vers le roi, qu’ils trouvèrent déjà en très belle bataille et bien ordonnée, et ils pouvaient déjà voir devant eux les bannières de leurs ennemis. A ce propos, sauf la grâce des diseurs qui ont dit et rapporté, du fait de la bataille, que nos gens y furent et allèrent comme des bêtes, sans ordonnance, à dix, à douze, à vingt, et qu’ils y furent tués par troupeaux au fur et à mesure qu’ils arrivaient, il faut dire que ce n’est pas la vérité. Car je l’ai entendu des chevaliers les plus notables en vaillance dignes de créance qui y furent, avant de mettre par écrit leurs relations : le comte de Nevers et tous les seigneurs et barons français, avec tous les Français qu’ils avaient menés, arrivèrent au roi tout à temps pour se mettre en très belle ordonnance, ce qu’ils firent aussi bel et bien qu’il faut en tel cas. Et la bannière de Notre Dame que les Français ont coutume de porter en bataille fut par le comte donnée à porter à messire Jean de Vienne, amiral de France, pour ce qu’il était le plus vaillant d’entre eux et qui avait le plus vu, et il fut mis au milieu d’eux comme il fallait ; et de tout ils s’habillèrent comme on doit le faire en tel cas.

Les Turcs de leur côté ordonnèrent leurs batailles et se mirent en très belle ordonnance à pied et à cheval. Et ils firent cette ruse pour tromper nos gens : tout premièrement, une grande foule de Turcs qui étaient à cheval se mit en une grande bataille tout devant leurs gens de pied ; puis derrière ces gens à cheval, entre eux et ceux de pied, ils firent planter grand foison de pieux aigus qu’ils avaient fait apprêter à cette fin ; leurs pieux étaient plantés de biais, les pointes tournées vers nos gens, si haut qu’ils pouvaient atteindre le ventre des chevaux : ce qui ne leur prit pas grand temps, car ils avaient mis assez de gens à les planter, et nos gens, qui allaient contre eux au petit pas, tout serrés ensemble, étaient déjà bien approchés que le travail était fini.

Quand les Sarrasins les virent assez près, toute leur bataille de gens à cheval se retourna, aussi serrée qu’une nuée, derrière les pieux et derrière leurs gens de pied, qu’ils avaient ordonnés en deux belles batailles, si éloignées l’une de l’autre qu’ils mirent une bataille de gens à cheval au milieu des deux batailles de gens de pied, qui pouvaient bien compter environ trente mille archers. Quand nos gens furent approchés d’eux et qu’ils pensaient en venir aux mains, les Sarrasins commencèrent à tirer sur eux si fort et si dru que jamais grésil ne pluie ne tombèrent si serrés du ciel que ne tombaient là leurs flèches, qui en peu de temps occirent hommes et chevaux à grand foison.

Quand les Hongrois, qui communément, comme l’on dit, ne savent pas se tenir en bataille et ne savent attaquer l’ennemi qu’en tirant à l’arc devant et derrière, mais toujours en fuyant, virent cette entrée de bataille, ils commencèrent en grand nombre, par peur des flèches, à reculer et à se retirer, comme lâches et traîtres qu’ils étaient. Mais le bon maréchal de France Boucicaut, qui ne voyait guère dans son dos la lâcheté de ceux qui se retiraient, ce qu’il n’aurait jamais cru, pas plus que devant il ne voyait de près les pieux malicieusement plantés, alla dire et donner conseil en preux et hardi qu’il était : « Beaux seigneurs, que faisons-nous ici, nous laisserons-nous ainsi traiter et occire lâchement ?
Sans plus attendre, engageons vite le combat et cherchons-les hardiment et hâtons-nous pour échapper au tir de leurs arcs. » A ce conseil se tinrent le comte de Nevers avec tous ses Français ; aussitôt pour combattre les Sarrasins, ils foncèrent en avant et se précipitèrent entre les pieux, si roides et acérés qu’ils pénétrèrent les panses des chevaux, et occirent et blessèrent aussi beaucoup des hommes qui tombaient de cheval. Nos gens s’enchevêtrèrent fort mais réussirent quand même à passer […]. Ils étaient une poignée de gens contre tant de milliers : car ils étaient si peu qu’ils ne pouvaient occuper que le front de l’une des susdites batailles, où l’ennemi était à plus de trois contre un. Et toutefois, par leur très grande force, vaillance et hardiesse, ils déconfirent cette première bataille, dont ils occirent beaucoup. Ce dont Bajazet fut si épouvanté qu’avec sa grande bataille de gens à cheval il n’osa assaillir les nôtres mais s’enfuit avec les siens aussi loin qu’il le put, jusqu’à ce qu’on lui eût dit que les Français n’étaient pas nombreux à combattre et n’avaient l’aide de personne, car le roi de Hongrie avec tous ses gens s’était enfui et les avait laissés, et que ce serait grand honte pour lui de fuir avec si grand ost devant une poignée de gens. A cette nouvelle, Bajazet retourna avec grand quantité de gens frais et reposés, qui coururent sus à nos gens, qui étaient déjà mis à mal, blessés et fourbus, ce qui n’avait rien d’étonnant. »

Le livre des fais du bon messire Jehan le Maigre dit Bouciquaut, I, 25, éd. D. Lalande, Genève, 1985 ; O. Guyotjeannin, Le Moyen Age (Ve-XVe siècle), Archives de l’Occident, tome 1, Paris, 1992, p. 498-500.

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