L’hérésie albigeoise vue par Césaire de Heisterbach (1229-1233)

Posté par sourcesmedievales le 6 avril 2008

concile.jpgChap. 21. L’hérésie des Albigeois

« C’est à l’époque du pape Innocent, prédécesseur du pape Honorius, qui est maintenant à la tête de l’Église, alors que durait encore le conflit entre Philippe et Othon, rois des Romains, que sur l’instigation du diable les hérétiques albigeois se mirent à pulluler, ou plutôt, plus exactement, à atteindre leur maturité. Leurs forces étaient si solides que chez ces gens-là tout bon grain de foi semblait se transformer en ivraie d’erreur. Les abbés de notre ordre furent envoyés avec quelques évêques pour arracher cette mauvaise herbe par la houe de la prédication catholique. Mais devant la résistance de l’ennemi qui l’avait semée, leurs résultats furent médiocres.
Le novice : Qui fut à l’origine de leur erreur ?
Le moine : Leurs hérésiarques avaient emprunté à la doctrine de Manès ainsi qu’aux erreurs que, dit-on, Origène avait proférées dans le Periarchon, en y ajoutant même plusieurs points, qu’ils faisaient semblant de tirer de leur cœur. Ils croient avec Manès en deux principes, un dieu bon et un dieu mauvais, c’est-à-dire le diable, dont ils disent qu’il a créé tous les corps, comme le dieu bon a créé toutes les âmes.
Le novice : Moïse confirme que Dieu créa et les corps et les âmes, en disant [Genèse 2, 7] : « Dieu modela l’homme, c’est-à-dire le corps, avec la glaise du sol, et insuffla dans ses narines une haleine de vie », c’est-à-dire l’âme.

Le moine : S’ils recevaient Moïse et les Prophètes, ils ne seraient pas hérétiques. Ils nient la résurrection des corps. Que les vivants puissent apporter un quelconque bénéfice aux morts les fait rire. Aller à l’église ou y prier : rien de cela n’est utile, disent-ils. En cela, ils sont pires que les Juifs et les païens car ils y croient. Ils ont rejeté le baptême ; ils blasphèment le sacrement du corps et du sang du Christ.
Le novice : Mais pourquoi donc endurent-ils des Chrétiens de si dures persécutions, s’ils n’en attendent aucune récompense dans le futur ?
Le moine : Ils disent que les esprits attendent la gloire. Un moine de la suite des abbés susdits, remarquant un chevalier assis sur son cheval et qui était en train de parler avec son laboureur, et pensant que c’était un hérétique – et il avait raison -, s’approcha et lui dit :

 

- Dites-moi, homme sage, à qui est ce champ ?
- C’est le mien, lui répondit-il.
- Et de son fruit, ajouta alors Le moine, qu’en faites-vous ?
- Moi et mes proches, dit-il, nous en vivons, et je donne même quelque chose aux pauvres.
- Qu’espérez-vous de bon de cette aumône ? dit Le moine.
- C’est pour que mon esprit continue de se comporter glorieusement après la mort, répondit le chevalier.
- Et où va-t-il donc ? dit le moine.
- C’est selon son mérite, dit le chevalier. S’il se comporte bien durant la vie, il en aura grand mérite auprès de Dieu, et sortant de mon corps, il entrera dans le corps de quelque futur prince ou roi ou de quelque autre personnage illustre, où il goûtera des délices ; si au contraire il se comporte mal, il entrera dans le corps d’un pauvre et d’un miséreux, où il souffrira.
Cet insensé croyait, tout comme les autres Albigeois, que l’âme passe selon ses mérites dans divers corps, et même dans ceux des animaux et des serpents.
Le novice : Saleté d’hérésie !
Le moine : L’erreur des Albigeois prit une telle ampleur qu’en peu de temps elle infecta jusqu’à mille cités et si elle n’avait pas été réprimée par le glaive des gens de foi, je pense qu’elle aurait corrompu toute l’Europe. L’an du Seigneur 1210, l’on prêcha la croix dans toute l’Allemagne et en France, et se levèrent contre eux, l’année suivante, en Allemagne, Léopold, duc d’Autriche, Engelbert, prévôt de Cologne, et qui en devint par la suite archevêque, son frère Adolphe, comte de Berg, Guillaume comte de Juliers, ainsi que d’autres hommes de diverses condition et dignité. Cela se fit également en France mais aussi en Normandie et en Poitou. Le chef et le prédicateur de tous était Arnaud, abbé de Cîteaux qui devint ensuite archevêque de Narbonne. Ils arrivèrent à une grande cité qui s’appelait Béziers, où l’on disait qu’il y avait plus de 100 000 hommes, et l’assiégèrent. À leur vue, les hérétiques urinèrent sur le livre du sacré Évangile, le lancèrent du haut des remparts en direction des Chrétiens et, après lui avoir décoché des flèches, crièrent : « Voilà votre loi, misérables ! ». Mais le Christ, père de l’Évangile, ne laissa pas impunie l’injure qui lui avait été faite. En effet, quelques piétons, tout brûlants du zèle de la foi, semblables à des lions, à l’exemple de ceux dont on parle dans le livre des Maccabées [II Maccabées 11, 11], posèrent des échelles et escaladèrent avec intrépidité les remparts. Alors que les hérétiques étaient providentiellement terrifiés et perdaient pied, ils ouvrirent les portes à ceux qui les suivaient et prirent la ville. Apprenant par leurs aveux que les Catholiques étaient mêlés aux hérétiques, ils dirent à l’abbé : « Que devons-nous faire, Seigneur ? Nous ne pouvons distinguer les bons des mauvais. » L’on rapporte que l’abbé, craignant, autant que tous les autres, que ceux qui restaient ne fissent semblant d’être Catholiques par peur de la mort et ne revinssent après leur départ à leur perfidie, répondit : « Massacrez-les, car le Seigneur connaît les siens ». C’est ainsi qu’il y eut d’innombrables tués dans cette ville. Ils prirent de la même manière, par la volonté divine, une autre grande cité, appelée pour cela Pulchravallis, et qui est située près de Toulouse. Le peuple y fut interrogé ; alors que tous promirent de vouloir revenir à la foi, 450 persistèrent dans leur opiniâtreté, endurcis par le diable ; de ceux-ci 400 furent brûlés, les autres furent pendus aux fourches patibulaires. La même chose se reproduisit dans les autres cités ou places fortes, les misérables s’offrant d’eux-mêmes à la mort. Quant aux Toulousains, pris à la gorge, ils promirent toute satisfaction, mais, comme il apparut par la suite, par esprit de tromperie. En effet, le perfide comte de Saint-Gilles, prince et chef de tous les hérétiques, s’étant vu dépouillé de tous ses biens lors du concile de Latran, à savoir de ses fiefs et de ses alleux, de ses cités et de ses places fortes, occupés par droit de guerre pour la majeure partie d’entre eux par le comte Simon de Montfort, homme catholique, se réfugia à Toulouse, d’où il n’a pas cessé jusqu’à ce jour de persécuter et de combattre les Chrétiens. Et comme cette année-ci maître Conrad, cardinal évêque de Porto, envoyé comme légat contre les Albigeois, l’écrivit au chapitre cistercien, quelqu’un parmi les hommes les plus puissants de la cité toulousaine accomplit dans la haine du Christ et pour la confusion de notre foi un acte si horrible qu’il doit à juste titre émouvoir les ennemis du Christ eux-mêmes. Il purgea son ventre tout près de l’autel de la plus grande église et en nettoya les ordures avec la nappe de l’autel. Or les autres, ajoutant la fureur à la fureur, posèrent les excréments sur l’autel sacré, sous le regard du Crucifié, mais en le traitant par le mépris. Ensuite, en dérision de l’image sacrée elle-même, ils lui coupèrent les bras, se comportant de façon pire que les soldats d’Hérode qui épargnèrent au mort d’avoir les cuisses brisées.
Le novice : Qui ne resterait pas stupéfait devant la si grande patience de Dieu ?
Le moine : Il sait en effet attendre. Et lui qui a puni au cou et la gorge d’une manière si terrible les gens de Damas après leur victoire pour avoir traîné le crucifix dans toute la ville après avoir attaché une corde à son cou, je pense qu’il ne laissera pas impuni ces blasphèmes. Les Albigeois, avant que ne vienne contre eux l’armée du Seigneur, comme il est dit ci-dessus, avaient appelé à leur secours Miralimomelinus, roi du Maroc. Il vint d’Afrique en Espagne avec une incroyable multitude de gens, dans l’espoir de pouvoir s’emparer de toute l’Europe. Il ordonna même au pape Innocent de transformer le porche de l’église Saint-Pierre en écurie pour ses chevaux et d’y planter sa bannière au sommet. Ce qui se réalisa en partie, même si les choses allèrent autrement que ce qu’il avait pensé. Et puisque Dieu écrase tout orgueil, à la même époque, l’an de grâce 1212, le 17e jour des calendes d’août, 40000 soldats de son armée furent tués. Lui-même se réfugia à Séville et mourut de douleur. La première de ses bannières, saisie lors de la bataille, fut envoyée à Innocent, et plantée en un endroit élevé dans l’église susdite pour la gloire du Christ. Voici ce qui est dit des Albigeois.
Le novice : S’il y avait eu parmi ces hommes des gens lettrés, peut-être ne se seraient-ils pas fourvoyés.
Le moine : Les gens lettrés, quand ils commencent à se fourvoyer, délirent encore plus et plus gravement, par instinct diabolique, que des gens sans lettres. »

Césaire de Heisterbach, Dialogus Miraculorum, éd. Strange, Cologne-Bonn-Bruxelles, 1851, 2 vol., I, p. 307 et suivantes. Trad. J. Berlioz, « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens » ; la croisade contre les albigeois vue par Césaire de Heisterbach, Portet-sur-Garonne, 1994.

Laisser un commentaire

 

lesjournalistes |
Carnet de voyage |
Espace d'un enseignant-appr... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | luna la lunatique dans la lune
| maman89
| *~~ Lili ~~*