Le siège de Château-Gaillard par Philippe Auguste (1204)

Posté par sourcesmedievales le 5 avril 2008

occident.jpg« La roche de Château-Gaillard cependant n’avait point à redouter d’être prise par les assiégeants, tout à cause de ses remparts, que parce qu’elle est environnée de toutes parts de vallons, de rochers taillées à pic, de collines dont les pentes sont rapides et couvertes de pierres, en sorte que, quand même elle n’aurait aucune autre espèce de fortifications, sa position naturelle suffirait seule pour la défendre. Les gens du voisinage s’étaient donc réfugiés en ce lieu, avec tous leurs meubles, afin d’être plus en sûreté. Le roi, voyant bien que toutes les machines de guerre et les assauts ne pourraient lui permettre de renverser, à quelque prix que ce fût, et quelque peine qu’il dût lui coûter, à s’emparer de ce nid, dont toute la Normandie est si fière. Le roi donc commanda de creuser en terre un double fossé sur les pentes des collines et à travers les vallons, de façon à envelopper entièrement l’enceinte de son camp d’une barrière infranchissable, faisant, à l’aide de plus grands travaux, conduire ses fossés depuis le fleuve jusqu’au haut de la montagne, qui dresse sa cime vers les cieux, comme pour mépriser les remparts qu’elle domine, plaçant ainsi ses fossés à une grande distance des murailles pour qu’une flèche, lancée vigoureusement d’une arbalète, maniée à deux pieds, ne puisse y atteindre qu’à grand peine. Puis entre ces deux fossés, le roi fait élever une tour en bois et quatorze ouvrages du même genre, tous si bien construits et si beaux que chacun d’eux pouvait servir d’ornement à une ville, et disposés en outre de telle sorte, qu’autant il y a de pieds de distance entre la première et la seconde tour, autant on en trouve encore entre la seconde et la troisième. Toutes les autres tours sont faites de même et séparées d’intervalles égaux.
Après avoir rempli tous ces tours de servants et de nombreux chevaliers, le roi garnit de troupes tous les espaces vides, et sur toute la circonférence, disposant des sentinelles, de sorte qu’elles veillent toujours, en alternant grâce aux relèves. Les assiégeants s’appliquèrent alors, selon l’usage des camps, à se construire des cabanes avec des branches d’arbres et de la paille sèche, afin de se mettre à l’abri de la pluie, des frimas et du froid, puisqu’ils devaient demeurer longtemps en ces lieux. Or, comme il n’y avait qu’un seul point par où l’on pût arriver vers les murailles, en suivant un sentier tracé obliquement et qui dessinait diverses sinuosités, le roi voulut qu’une double garde veillât nuit et jour et avec le plus grand soin à la défense de ce point, afin que nul ne pût pénétrer de l’extérieur dans le camp et que personne n’osât faire ouvrir les portes du château et en sortir sans être aussitôt tué ou pris vivant. »

Éd. J. Calmette, J.-J. Gruber, Textes et documents d’histoire, 2, p.88.

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