La fondation de la Chartreuse, selon Guibert de Nogent (fin XIe s.)

Posté par sourcesmedievales le 5 avril 2008

xie.jpg« Or, il était à prévoir qu’on verrait également surgir parmi les lettrés quelqu’un qui entraînerait après lui, dans un esprit analogue, une troupe d’ecclésiastiques. Il y eut de fait, vers la même époque, dans la ville de Reims, un homme appelé Bruno, qui était savant dans les arts libéraux et gouvernait de grandes écoles ; on a appris qu’il trouva dans ce qui l’entourait l’occasion de sa conversion. A la mort du très illustre archevêque Gervais, un nommé Manassès s’empara du gouvernement de ladite cité en usant de simonie ; c’était un homme assurément noble mais il n’avait rigoureusement rien de la noblesse d’âme qui, avant toute chose, convient à la haute naissance. Sa promotion avait en effet engendré en lui tant de morgue qu’on le voyait copier la majesté royale des nations étrangères. voire toute l’arrogance de tels monarques […].
Ce Manassès donc se plaisait fort dans la compagnie des chevaliers mais négligeait les clercs ; il a, dit-on, déclaré un jour : « L’archevêché de Reims serait une bonne chose s’il n’impliquait qu’il faille chanter la messe. » Les hommes honnêtes avaient tous pris en horreur les mauvaises meurs et la conduite profondément stupide du prélat ; et Bruno, alors extrêmement célèbre dans les Églises de Gaule, quitta Reims par haine de cet infâme ; plusieurs autres nobles personnages du clergé de la cité l’accompagnèrent […].
Pour ce qui est de Bruno, lorsqu’il eut quitté la ville, il se proposa de renoncer aussi au siècle et, fuyant le contact des siens, il gagna le territoire de Grenoble. Là, décidant d’habiter aux flancs d’une montagne escarpée et vraiment effrayante, vers laquelle ne se dirige qu’un chemin très difficile et fort peu fréquenté, au pied de laquelle apparaît, comme un gouffre béant, une vallée extrêmement encaissée, il y institua le mode de vie que je vais décrire, et ses disciples, aujourd’hui encore, y vivent de la même manière.
L’église de ce lieu est située non loin du pied de l’escarpement, sur un terrain arrondi, en légère déclivité. Treize moines vivent là. Ils ont un cloître qui est tout à fait apte aux usages monastiques, mais ils n’habitent pas en clôture comme font les autres moines. Pour tout dire, chacun a sa propre cellule sur le pourtour du cloître, lieu où il travaille, dort et prend ses repas. Tous les dimanches, le procureur leur remet leurs provisions, c’est-à-dire du pain et des légumes, à l’aide de quoi chacun cuit chez soi une espèce de potée, toujours la même. L’eau, tant pour boire que pour les autres usages, leur vient par l’adduction d’une source ; cette eau fait le tour des cellules individuelles et, par des percées appropriées, elle pénètre dans chaque maisonnette. Les dimanches et jours de grande fête, ils usent de poisson et de fromage : de poisson, ai-je dit, non point qu’ils en achètent pour eux-mêmes, mais selon ce qu’ils ont pu en recevoir par la libéralité de telles pieuses personnes.
Ils n’acceptent de qui que ce soit ni or ni argent ni objets sacrés ; ils ont là, en tout et pour tout, un calice d’argent. Dans leur église, ils s’assemblent à des heures qui ne sont point nos heures habituelles, mais d’autres, Pour la messe, ils l’entendent, si je ne me trompe, les dimanches et fêtes solennelles. Ils ne parlent pour ainsi dire nulle part ; s’ils ont besoin de quelque chose, c’est par signes qu’ils la requièrent. S’il leur arrive de boire du vin, il est à ce point coupé qu’il ne saurait procurer à qui en use ni vigueur ni, pratiquement, aucun plaisir, car c’est à peine s’il l’emporte sur de l’eau ordinaire. Ils portent un cilice à même la peau ; le reste de leur vêtement est des plus légers. C’est un prieur qui les régit ; quant aux fonctions d’abbé ou de trésorier, l’évêque de Grenoble, homme d’une haute sainteté, s’en acquitte. Mais, bien qu’ils s’abaissent à une pauvreté multiforme, ils ne laissent pas d’assembler une très riche bibliothèque : en effet, moins ils ont l’abondance du pain matériel d’ici-bas, d’autant plus travaillent-ils à la sueur de leur front pour acquérir cette nourriture qui ne meurt pas, mais qui subsiste éternellement.
Leur monastère est appelé la Chartreuse ; ils ne cultivent en blé qu’une faible portion du sol. C’est que, grâce aux toisons des moutons qu’ils élèvent en grand nombre, ils se procurent habituellement toutes les provisions dont ils ont besoin. Il existe enfin, au pied de cette montagne, des granges où sont logés des laïcs éprouvés, au nombre de plus de vingt, qui travaillent sous leur surveillance. Pour ce qui est des moines, ils sont si bien soutenus par la ferveur de contemplation acquise que, le temps a beau s’écouler, ils n’abandonnent pas leur règle et, pour autant que se prolonge un mode de vie aussi pénible, on ne les voit point tiédir.
L’admirable Bruno partit de là, je ne sais en quelle occasion, après leur avoir, par sa parole et par ses actes, largement inculqué les enseignements que nous venons de résumer. Il se rendit à Pouille, me semble-t-il, ou en Calabre, et là il créa une institution semblable à la précédente. Il y mena une vie tout à fait humble, et les pieux exemples qu’il donnait en tout domaine le firent rayonner alentour, si bien que le siège apostolique lui offrit la dignité d’évêque et le tint pour tel, mais il s’enfuit, car il redoutait le siècle et craignait de perdre ce qu’il avait appris à goûter de Dieu. Vraiment lorsqu’il rejeta un si haut présent, ce fut l’aspect, non pas divin, mais séculier de la fonction qu’il repoussa. »

Guibert de Nogent, De vita sua sive monodiarum libri, éd. et trad. E.-R. Labande, Paris, 1981, 1, c. 11 ; nouvelle éd. G. Brunel et E. Lalou (dir), Sources d’histoire médiévale IXe-milieu du XIVe siècle, Paris, 1992, p. 171-172.

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