La commune de Laon d’après Guibert de Nogent (1111)

Posté par sourcesmedievales le 5 avril 2008

occident.jpg« Donc, après quelque temps, afin de réclamer de l’argent au roi des Angles qu’il avait servi jadis et dont il avait été autrefois l’ami, il [l'évêque] partit en Angleterre… Dans la ville s’était implanté depuis longtemps une pratique si déplorable que personne n’y craignait ni Dieu, ni maître, mais que la chose publique était bouleversée par les rapines et les meurtres au gré des pouvoirs et de la fantaisie de tout un chacun. En effet, pour commencer par le désastreux point de départ, s’il arrivait au roi de venir en ce lieu, lui qui aurait dû exiger le respect envers sa personne avec une royale sévérité, c’est lui qui dans ses biens était d’abord châtié d’une manière honteuse. En effet, lorsque ses chevaux étaient menés à l’abreuvoir, soit le matin, soit le soir, les petits serviteurs étaient battus et les chevaux enlevés. Quant aux clercs, il était en fait évident qu’à force de les accabler de tant d’outrages, aucun d’entre eux n’était épargné ni dans sa personne ni dans ses biens, mais qu’il en était selon ce qu’on lit, « de même pour les laïcs, de même pour les clercs ». Et que dirais-je du peuple ? Aucun paysan n’entrait dans la ville sans la protection d’une forte escorte, personne n’y avait accès qui ne fût par l’emprisonnement contraint à rançon ou bien sous un prétexte quelconque, traîné en justice sans aucun motif […].

Cela avait lieu dans la ville, et bien d’autres choses semblables. Les vols, disons mieux les brigandages, étaient pratiqués en public par les notables et les sous-ordres des notables. Aucune sécurité n’existait pour celui qui se hasardait dehors la nuit et il ne lui restait qu’à se laisser dépouiller ou prendre, ou tuer.

Ce que voyant, les clercs, archidiacres compris, et les nobles, qui guettaient l’occasion d’exiger de l’argent du peuple, lui font offrir, par le biais d’envoyés, s’ils sont prêts à payer un prix raisonnable, la permission de faire une commune. La commune, mot nouveau et détestable, consiste en ceci que tous les hommes de chevage ne payant qu’une fois l’an à leurs seigneurs la dette habituelle de la servitude s’en rachètent par une redevance légale, de même s’ils ont commis un délit contraire au droit ; les autres levées de cens qu’on a l’habitude d’infliger aux serfs disparaissent de toute façon. Le peuple ayant saisi cette occasion de se racheter, ils comblèrent par de larges monceaux d’argent ces gueules que tous ces cupides ouvraient pour qu’on les emplît. Ceux-ci rendus plus calmes par l’épanchement d’une telle pluie confirmèrent par des serments que, dans cette affaire, ils garderaient leur foi envers le peuple. Cette conjuration d’aide mutuelle ainsi faite entre les clercs, les nobles et le peuple, l’évêque revint de chez les Angles avec beaucoup de richesses ; s’étant élevé contre les auteurs de cette nouveauté, il se maintint pendant un certain temps à l’écart de la ville […].

Comme il [l'évêque] se disait poussé par une hostilité irréductible contre les membres de la conjuration et leurs parents, l’offre soudaine d’un amas d’or et d’argent calma pour finir ces paroles sonores. Aussi jura-t-il qu’il observerait les droits de cette commune selon l’ordre dans lesquels ils avaient été rédigés dans la ville de Noyon et dans le bourg de Saint-Quentin. Le roi fut aussi amené à confirmer ce même acte par son serment grâce à une largesse populaire. »

Guibert de Nogent, De vita sua sive monodiarum libri, éd. partielle J. Le Goff (dir.), Histoire de la France urbaine, 2 (la ville médiévale), Paris, 1980, p. 168-169

Laisser un commentaire

 

lesjournalistes |
Carnet de voyage |
Espace d'un enseignant-appr... |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | luna la lunatique dans la lune
| maman89
| *~~ Lili ~~*