La bataille de Bouvines d’après La relation de Marchiennes (1214)

Posté par sourcesmedievales le 5 avril 2008

occident.jpg« L’an du Seigneur 1214, le sixième des calendes d’août, quelque chose digne de mémoire est arrivé, au pont de Bouvines, aux confins du Tournaisis. En ce lieu, d’un côté, Philippe, le noble roi des Francs, avait réuni une partie de son royaume. De l’autre côté, Otton qui, persévérant dans l’obstination de sa malice, avait été privé de la dignité impériale par le décret de la sainte Église, les complices de sa malice, Ferrand, comte de Flandre, et Renaud, comte de Boulogne, beaucoup d’autres barons, et aussi les stipendiers de Jean, roi d’Angleterre, s’étaient rassemblés afin, comme l’événement le prouva, de combattre contre les Français. Animés d’une haine insatiable, les Flamands, lorsqu’ils se préparaient à attaquer les Français, avaient pour se reconnaître entre eux plus facilement, fixé un petit signe de croix devant et derrière leur cotte, mais bien moins pour la gloire et l’honneur de la croix du Christ, que pour l’accroissement de leur malice, le malheur et le dommage de leurs amis, la misère et le détriment de leur corps. Ce que démontra clairement l’issue de la bataille. Ceux-ci en effet ne se remémoraient pas le sacré précepte de l’Église, qui dit : « Celui qui communique avec un excommunié est excommunié » ; persistant dans leur alliance avec Otton qui, par le jugement et l’autorité du pape, était pris dans les liens de l’anathème et avait été séparé des fidèles de la sainte mère Église, ils se moquaient de cette sentence avec impudence et malhonnêteté.

Enflammés de cruauté, ils projetaient, jasant entre eux, de réduire à rien, s’ils le pouvaient, le sceptre et la couronne de la dignité royale. Cependant, la miséricorde de la piété divine, qui partout sauve et protége les siens, en disposait autrement. Philippe, le très sage roi des Gaules, troublé du péril imminent où il voyait son armée, décida par un conseil prudent et discret de soustraire s’il le pouvait lui et les siens, sans dépenser son sang ni le leur, à l’agression des ennemis. Il fit peu à peu retraite. Cependant, voyant que ses adversaires le poursuivaient atrocement comme des chiens enragés, considérant aussi qu’il ne pouvait reculer sans trop de déshonneur, il mit son espoir dans le Seigneur ; il disposa son armée en échelles militaires, comme ceux qui vont combattre ont usage de les ordonner. Mais d’abord, le cœur contrit, il adressa une prière au Seigneur. Ensuite, ayant appelé les nobles hommes de son armée, il se mit à les exhorter humblement, modestement et avec des larmes : qu’ils résistent virilement aux adversaires, comme leurs aïeux étaient coutumiers de le faire, et pour ne pas subir un dommage qu’eux ni leurs héritiers ne pourraient réparer. Ces choses, dites avec tant d’humilité et d’application, échauffèrent véhémentement le cœur des auditeurs à bien agir et à se battre virilement. Aussitôt que fut entendu dans l’armée le commandement de la puissance royale, les chevaliers et les auxiliaires, armés et disposés en échelles ordonnées, se préparèrent en toute hâte pour la bataille. Les brides des chevaux furent vivement serrées par les auxiliaires. L’éclat des armures réverbérant la splendeur du soleil, il semblait que fût doublée la clarté du jour. Les bannières déployées aux vents et disposées à leur souffle présentaient aux yeux un spectacle délectable. Quoi de plus ? Les armées, ainsi ordonnées de chaque côté pour la bataille, entrèrent en lutte, pleines d’ardeur et du désir de combattre. Mais très vite la poussière s’éleva en telle quantité vers le ciel qu’il devint difficile de voir et de se reconnaître. La première échelle des Français attaqua virilement les Flamands, rompit en les traversant noblement leurs échelles et pénétra leur armée d’un mouvement impétueux et tenace. Ce que voyant, les Flamands, défaits en l’espace d’une heure, tournèrent le dos et prirent rapidement la fuite. En ce moment périlleux, les dépendants abandonnèrent à la désolation leur seigneur, les pères, leurs fils et leurs neveux. Ferrand cependant, comte de Flandre, et Renaud, comte de Boulogne, demeurant en la bataille et résistant par un combat viril à l’élan des Français, furent à la fin blessés par les Français et pris ; avec d’innombrables nobles, dont nous n’écrirons pas les noms, ils furent mis en prison en plusieurs châteaux de Gaule. Quant à Otton que, par autorité du seigneur pape, nous nous interdirons de nommer empereur, privé de l’aide de tous, trois fois jeté à terre de son cheval, ou plutôt de ses chevaux, comme certains le racontent, presque seul, accompagné d’un seul comte, il se dépêcha de prendre la fuite. Ainsi, fuyant subrepticement la main du roi de France, il s’échappa, vaincu en bataille. De cette manière, la providence de la divine piété termina cette bataille, ordonnée, comme il a été dit, près du pont de Bouvines, à la louange et à la gloire de Sa Majesté, et à l’honneur de la sainte Église. Que son honneur, sa vertu et sa puissance demeurent dans l’infinité des siècles des siècles. Amen. »

Éd. Monumenta Germaniae Historica, Scriptores, XXVI, p.390-391 ; trad. G. Duby, Le Dimanche…, p. 245-247.

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